Excited Delirium raconte l’histoire du « syndrome du délirium agité », un diagnostic utilisé par les médecins légistes aux États-Unis comme prétexte médical pour exonérer les policiers ayant fait un usage excessif de la force contre des hommes « noirs » et « latinos ». Nourri de présupposés racistes, le syndrome repose sur l’affirmation que les hommes noirs ont une prédisposition génétique à développer une réaction excessive à la cocaïne, même lorsqu’ils en consomment de petites quantités, ce qui les conduit à développer une force surhumaine avant de mourir spontanément lors d’interventions policières.
Aisha Beliso-De Jesús a découvert le délirium agité alors qu’elle effectuait des recherches sur la criminalisation des religions afro-caribéennes. Elle a découvert que, dans plusieurs cas de décès inexpliqués aux mains des forces de l’ordre, les médecins légistes attribuaient la cause du décès à ce syndrome peu connu. À l’aide d’archives et d’entretiens, l’anthropologue retrace la construction et l’utilisation de ce syndrome en reconstruisant le réseau d’experts médicaux, de chercheurs, d’officiers de police, d’avocats et d’entreprises privées qui ont élaboré et légitimé ce diagnostic, ainsi que l’histoire des familles qui se sont vues privées de justice après avoir perdu un proche aux mains de la police.
Les origines d’un diagnostic raciste
Le livre est centré autour de Charles Wetli, le médecin légiste qui a inventé le terme « syndrome du délirium agité » dans les années 1980. À l’époque, Wetli était l’adjoint du médecin légiste en chef du comté de Dade, à Miami. Il s’était fait un nom en devenant ce que l’on appelle un « expert en cultes », publiant des travaux de recherche et organisant des formations à l’intention des forces de l’ordre sur les religions afro-caribéennes. Il a défendu l’idée que les tatouages des immigrés noirs et latinos pouvaient aider à déchiffrer le type de criminalité dans lequel ils étaient impliqués. Ses travaux ont contribué à la criminalisation de ces religions lors de la « panique satanique » des années 1980, période où des adeptes des religions afro-caribéennes ont été inculpés pour de prétendus abus rituels sataniques sur des enfants.
Le légiste a théorisé pour la première fois le lien entre la peau noire et la mort induite par la cocaïne lorsqu’il a travaillé sur les cas d’une douzaine de femmes noires retrouvées mortes à Miami entre 1986 et 1988. Rejetant les premiers soupçons d’homicide de la police, Wetli a déclaré que ces cas étaient des « morts subites dues à de faibles doses de cocaïne qui rendent les victimes folles et les font mourir en l’espace de quelques minutes » (p. 47). Selon lui, les femmes noires sont prédisposées à développer ces symptômes après la prise de faibles doses de drogue, surtout lorsque celle-ci est associée au sexe. S’appuyant sur des présupposés racistes et sexistes, il affirma : « Pour une raison inconnue, le mâle de l’espèce devient psychotique et la femelle de l’espèce meurt à la suite d’une relation sexuelle avec cocaïne » (p. 48). Sur la base de ces rapports, aucun de ces décès ne fit alors l’objet d’une enquête pour homicide, alors même que les cadavres s’accumulaient. Ce n’est qu’en 1988, lorsque des preuves reliant un violeur en série aux affaires dites de « sexe sous cocaïne » sont apparues, que les enquêtes ont été rouvertes. Le réexamen des rapports pathologiques de Wetli a révélé qu’il n’avait pas tenu compte des signes évidents de traumatisme et de strangulation sur les corps des victimes, dont certains étaient si prononcés qu’ils étaient visibles à trois mètres de distance.
Alors même que ses thèses liant cocaïne, sexe et mort chez les femmes noires étaient démenties, Wetli a continué à développer sa théorie du délirium agité, en se concentrant sur les cas d’hommes noirs décédés par suite du recours de policiers à l’étranglement, aux techniques d’immobilisation ou à des chocs électriques. Selon lui, les Noirs atteints de délirium agité deviennent agressifs, agités, excités, et suent à profusion ; ils sont insensibles à la douleur ; puis, soudainement, ils « tombent et meurent ». La théorie n’explique pas comment ils passent d’une « force surhumaine » à une mort subite. Wetli a publié des articles de recherche, dispensé des formations aux forces de l’ordre et rédigé des dizaines de rapports médicaux attribuant les décès causés par la police au délirium agité.
Le spécialiste et ses coauteurs ont maintenu que, lorsque des hommes noirs meurent aux mains de la police et qu’il existe des preuves de consommation de cocaïne et de « délirium », les médecins légistes doivent attribuer la cause du décès au délirium agité, sans qu’il soit nécessaire de procéder à de plus amples investigations. Dans la pratique, cela impliquait que les légistes s’appuient principalement sur les récits des officiers et des ambulanciers présents sur les lieux concernant le comportement du défunt, pour attribuer le décès au syndrome du délirium agité.
Selon A. Beliso-De Jesús, Charles Wetli est l’incarnation de ce qu’elle appelle l’expert blanc, « le spécialiste apparemment impartial censé apporter un point de vue neutre, alors qu’il renforce au contraire toute la structure de la violence [raciste] » (p. 149). Wetli a construit sa carrière en recourant au sensationnalisme des médias et au racisme pour s’ériger en expert, d’abord sur les religions afro-latines, ensuite sur le sexe sous cocaïne, enfin sur le délirium agité. Même après qu’il eut changé sa perception des religions afro-latines et tenté de réparer une partie du tort que ses rapports avaient causé à ces communautés, et après que sa théorie sur le sexe sous cocaïne fut démentie, il continua d’être considéré un expert crédible dans les procédures judiciaires pour violences policières.
Médicaliser la violence policière
Si Charles Wetli joue un rôle clé dans l’histoire du délirium agité, la force du récit de Aisha Beliso-De Jesús réside dans la mise en évidence de structures plus larges qui ont permis à ce syndrome fabriqué, d’être légitimé pendant des décennies sans souffrir de remise en question. Le rôle de l’expert blanc est au cœur de ce qu’elle appelle le « laboratoire racial », c’est-à-dire les pratiques de recherche médicale, juridique et criminologique qui semblent impartiales, mais qui sont enracinées dans une science raciale. Le laboratoire racial contribue à transformer en vérités empiriques des préjugés sur la criminalité des Noirs et d’autres non-blancs, et sert à « médicaliser la violence policière » envers ces groupes, en détournant l’attention des structures de la violence raciste.
L’anthropologue dévoile un réseau plus large de professionnels qui ont bâti leur carrière sur les présupposés racistes qui sous-tendent le délirium agité. Le faux diagnostic n’a pas seulement soutenu la carrière de Wetli en tant que médecin légiste, formateur et témoin expert. Il a également permis à des policiers d’échapper à la justice après un usage excessif de la force contre des hommes noirs non-armés, ainsi qu’à des auxiliaires médicaux qui ont administré de la kétamine à des personnes que la police prétendait incontrôlables, en doses parfois mortelles.
Le délirium agité est également devenu un bouc émissaire commode pour les fabricants d’armes dites « non létales ». L’un des passages les plus intéressants du livre retrace la manière dont Taser International, la société privée qui fabrique et vend l’arme à impulsion électrique, s’est appuyée sur le diagnostic inventé par Wetli pour éviter les sanctions judiciaires. Lorsqu’un décès survenait à la suite de l’utilisation du Taser par la police, l’entreprise faisait appel à des médecins légistes comme Wetli, dont elle savait qu’ils rédigeraient des rapports favorables. Cette stratégie s’est avérée payante : une enquête a révélé que dans près d’un tiers des centaines de cas de décès survenus à la suite de l’utilisation du Taser, le rapport d’autopsie faisait état d’un délirium agité. Taser International a également recruté Wetli en tant que témoin expert dans plusieurs procès, le rémunérant jusqu’à 1 000 dollars pour chaque témoignage au tribunal. Le diagnostic a été utilisé comme moyen de défense dans 29 des 30 procès pour homicide intentés contre l’entreprise, avec succès pour Taser International.
George Floyd et le démenti du délirium
Ce n’est qu’à la suite du meurtre de George Floyd en 2020, que ce syndrome inventé a été mis en lumière, après que les avocats de son meurtrier, Derek Chauvin, eurent soutenu que la victime avait développé un délirium agité lors de son arrestation. De nombreuses organisations se sont alors penchées sur ce syndrome et l’ont dénoncé pour ce qu’il est : une couverture médicale fournie aux abus policiers. En 2023, le diagnostic a été désavoué par toutes les associations médicales, et certains États américains ont interdit son utilisation comme cause de décès.
Néanmoins, les policiers continuent d’être acquittés après avoir fait usage d’une force excessive contre des hommes noirs non-armés, sur la base de l’éternel récit selon lequel la peur des officiers blancs face aux jeunes Noirs justifie le recours à la force létale. Beliso-De Jesús conclut son livre en prévenant que la démystification du syndrome du délirium agité ne suffira pas à mettre un terme à la criminalisation violente des hommes non-blancs et à la légitimation de la violence policière. Le délirium agité, écrit-elle :
n’est pas simplement un syndrome génétique fabriqué de toutes pièces dans lequel des Noirs en sueur aux yeux exorbités tombent et meurent spontanément face à la police, comme l’avait prétendu Charles Wetli. Le délirium agité est le fantasme racial blanc de la violence prédatrice des Noirs et des Brown, aseptisé par la science raciale. Grâce à un réseau complexe d’agents du maintien de l’ordre, de soi-disant experts et de personnel médical, cette panique morale est médicalisée, c’est-à-dire institutionnalisée par le biais du laboratoire racial (p. 181).
Au cœur du parcours personnel et spirituel de l’auteur
L’un des aspects les plus intrigants du livre est l’écriture profondément personnelle de l’auteur. Entre chaque chapitre se trouvent des extraits de son journal intime, dans lesquels elle parle de l’impact que cette enquête a eue sur elle, des rêves qui viennent la hanter la nuit et de la façon dont elle gère les traumatismes générés par ses recherches.
A. Beliso-De Jesús explique qu’elle a décidé d’inclure ces extraits de journal comme données ethnographiques pour mettre en lumière son propre processus de découverte du syndrome du délirium agité. « Les extraits de mon journal illustrent également la façon dont les traditions culturelles afro-latines qui sont les miennes font partie de mon propre processus de guérison – celui d’une universitaire traumatisée par ce que mes recherches ont révélé, et qui a besoin de trouver un chemin à travers ce matériaux », écrit-elle (p. 9). Le lecteur a ainsi un aperçu rare et intime du parcours de la chercheuse et de la manière dont elle a utilisé sa pratique spirituelle pour l’aider dans le processus de recherche et d’écriture du livre. Cela ouvre la voie à des réflexions fascinantes sur la manière dont nous sommes formés à dissimuler comment nous pouvons être profondément touchés par notre travail, et sur le rôle de nos pratiques culturelles ou religieuses dans notre façon de faire de la recherche.
Les récits médicaux racialisés et leurs échos dans le monde
Si Excited Delirium se focalise sur les États-Unis, l’histoire qu’il raconte dépasse les frontières américaines. En le lisant, j’ai trouvé de nombreux échos avec ce que j’ai découvert en France lors de mes recherches avec des familles de victimes d’homicides policiers. Comme aux États-Unis, lorsque des hommes noirs ou arabes meurent à la suite de l’utilisation de techniques d’immobilisation ou de chocs électriques, les rapports d’autopsie attribuent quasi-systématiquement la cause du décès à une overdose, même s’il n’y a que des traces infimes de drogues, ou à des problèmes médicaux non diagnostiquées auparavant. Le diagnostic de délirium agité est également apparu dans certains de ces rapports, notamment dans les cas de décès consécutifs à l’utilisation de techniques de contention bloquant les voies respiratoires. [1]
En France comme aux États-Unis, les médecins légistes s’appuient sur les récits de la police décrivant des hommes noirs non armés comme très agités ou développant une « force surhumaine » pour justifier l’usage excessif de la force par les policiers. Par exemple, lorsque Lamine Dieng est mort lors de son interpellation en 2007, la police a affirmé que le jeune homme de 25 ans avait consommé du cannabis et de la cocaïne, ce qui l’avait mis dans un état de « très grande excitation », qui, allié à sa « corpulence athlétique », l’avait amené à développer une « force surhumaine ». Les policiers ont déclaré que plusieurs agents ont lutté pour le maîtriser, jusqu’à ce qu’il devienne soudainement « mou » et perde connaissance. Le rapport d’autopsie a légitimé cette version des faits, ne relevant aucune trace de coups et concluant à une mort par overdose. L’affaire a été classée, jusqu’à ce que la famille Dieng porte plainte. L’enquête qui a suivi a révélé que huit policiers étaient présents sur les lieux et que quatre d’entre eux avaient maintenu la victime en plaquage ventral face contre terre pendant trente minutes, le poids de leur corps reposant sur ses épaules. Lamine était alors menotté dans le dos, avec les pieds sanglés et le bras droit passé au-dessus de l’épaule. Une seconde autopsie a attribué le décès à une asphyxie mécanique causée par la contention. Néanmoins, et malgré un combat judiciaire qui a duré dix ans, la justice française a refusé d’inculper les officiers, arguant que la cause du décès n’était pas claire et que l’usage de la force par les officiers était raisonnable et proportionné, compte tenu de l’agressivité et de l’état d’excitation de Lamine.
Excited Delirium fait partie d’un champ de recherche en plein essor aux États-Unis, qui analyse comment le savoir médical peut contribuer à la pathologisation et à la criminalisation des corps racialisés (par exemple, Conviction. The Making and Unmaking of the Violent Brain d’Oliver Rollin, Stanford University Press, 2021, The Protest Psychosis. How Schizophrenia Became a Black Disease, de Jonathan Metzl, Beacon Press, 2011). Les recherches futures pourraient se pencher sur les circulations internationales de cette science et sur le rôle des organisations internationales dans la légitimation et la diffusion du laboratoire racial.
Aisha M. Beliso-De Jesús, Excited Delirium : Race, Police Violence, and the Invention of a Disease, Durham, Duke University, 2024, 312 p.